Sécheresses, inondations et récoltes perturbées : El Niño en Afrique menace des économies déjà fragilisées par la dette et la hausse des prix alimentaires. Cette fois, les gouvernements disposent toutefois de plusieurs mois d’alerte pour tenter de limiter les dégâts.
El Niño en Afrique : l’alerte est désormais maximale
El Niño en Afrique n’est plus un risque lointain. Le phénomène est solidement installé et devrait continuer à se renforcer jusqu’à atteindre une très forte intensité vers la fin de 2026, selon l’Organisation météorologique mondiale.
La probabilité qu’il persiste jusqu’en février 2027 approche désormais 100 %. L’OMM souligne qu’elle n’avait encore jamais formulé une prévision aussi catégorique dans un bulletin consacré à El Niño et La Niña.
Pour l’Afrique, le danger ne prendra pas partout la même forme.
El Niño modifie les températures et les précipitations, mais ses effets varient selon les régions et les saisons. Le dipôle de l’océan Indien et les températures élevées de l’Atlantique peuvent également amplifier ou atténuer certaines conséquences.
L’Afrique australe fait notamment face à une probabilité accrue de températures supérieures aux normales. L’Afrique équatoriale est également concernée par ce signal de chaleur.
Cette diversité complique la préparation. Certains gouvernements doivent anticiper le manque d’eau, tandis que d’autres doivent simultanément se préparer aux pluies extrêmes et aux inondations.
L’Union africaine veut agir avant les catastrophes
Le premier changement se joue dans le calendrier.
En juin, environ 70 experts issus des institutions climatiques et des communautés économiques régionales se sont réunis à Lusaka. Leur travail a permis d’établir des prévisions communes pour le continent et d’identifier les mesures à prendre avant que les phénomènes extrêmes ne frappent.
L’Union africaine a ensuite publié en juillet une note appelant les États à mener des actions « organisées et coordonnées » face aux risques associés à El Niño.
Cette logique repose sur l’anticipation.
Les services météorologiques peuvent avertir les agriculteurs qu’une saison risque d’être plus sèche ou plus humide que d’habitude. Les autorités peuvent prépositionner des stocks alimentaires, préparer les dispositifs d’urgence et surveiller davantage les zones exposées aux inondations.
Les décisions agricoles peuvent également être adaptées. Modifier les dates de semis, privilégier certaines variétés ou sécuriser l’accès à l’irrigation peut réduire une partie des pertes.
L’OMM souligne que les prévisions saisonnières permettent désormais d’anticiper certaines tendances entre un et six mois. Elles donnent ainsi aux gouvernements une fenêtre pour préparer l’agriculture, la santé, l’approvisionnement en eau et les interventions d’urgence.
La difficulté consiste à transformer ces prévisions en décisions jusque dans les villages.
Le véritable danger pourrait venir des prix alimentaires
Même un pays relativement épargné par la sécheresse peut subir El Niño à travers les marchés mondiaux.
Les premiers signaux apparaissent déjà.
L’indice FAO des prix alimentaires a atteint en août son plus haut niveau depuis fin 2022. Les céréales, les huiles végétales, le sucre, la viande et les produits laitiers ont tous augmenté.
La FAO a également abaissé de 3,4 millions de tonnes sa prévision de production mondiale de céréales pour 2026. Elle anticipe désormais environ 2,98 milliards de tonnes, soit une baisse de 2 % sur un an.
El Niño n’explique pas seul cette tension.
Les perturbations météorologiques se combinent aux conflits et aux difficultés commerciales en mer Noire. Pour les pays africains importateurs de blé, de riz ou d’huiles alimentaires, cette accumulation représente un risque important.
Une mauvaise récolte locale peut donc provoquer un premier choc. La hausse simultanée du prix des importations peut en créer un second.
Les gouvernements se retrouvent alors devant un choix difficile : laisser les prix augmenter ou mobiliser davantage d’argent public pour subventionner les produits alimentaires.
Les finances publiques peuvent devenir la deuxième victime
Le coût d’El Niño ne se mesure pas seulement en tonnes de maïs ou de blé perdues.
Une sécheresse peut réduire la production hydroélectrique et contraindre un État à importer davantage d’électricité ou de carburants. Des inondations peuvent détruire des routes, des ponts et des logements.
Les pouvoirs publics doivent ensuite financer leur reconstruction.
Le problème devient particulièrement sensible pour les pays déjà confrontés à une dette élevée et à des marges budgétaires réduites.
À cela s’ajoute le coût social.
Lorsque les prix alimentaires augmentent, les gouvernements peuvent renforcer les subventions ou les aides aux ménages. Une crise agricole peut également réduire les revenus ruraux et accroître les besoins humanitaires.
El Niño agit ainsi comme un multiplicateur de vulnérabilités économiques déjà existantes.
C’est précisément pourquoi les systèmes d’alerte précoce prennent autant d’importance. Quelques semaines gagnées peuvent permettre de protéger une récolte, déplacer des stocks ou renforcer une infrastructure avant une catastrophe.
L’Afrique est-elle réellement mieux préparée qu’en 2023 ?
Le précédent El Niño de 2023-2024 constitue un avertissement.
Depuis, les dispositifs de prévision et de coordination ont progressé. L’existence d’une prévision continentale élaborée avec les communautés économiques régionales montre également une volonté de ne plus traiter chaque catastrophe uniquement après son apparition.
Mais prévoir ne signifie pas pouvoir agir.
Les États doivent encore financer les mesures recommandées, transmettre les alertes aux populations et disposer de stocks, d’infrastructures et de services d’urgence capables d’intervenir rapidement.
Le choc annoncé permettra donc de mesurer l’écart entre les systèmes d’alerte africains et leur traduction sur le terrain.
L’OMM rappelle d’ailleurs qu’un El Niño très puissant ne produit pas automatiquement des catastrophes proportionnellement plus graves dans chaque région. Les conséquences dépendent aussi de la vulnérabilité des populations et de leur préparation.
C’est là que se jouera véritablement El Niño en Afrique. Le continent connaît plusieurs mois à l’avance la menace qui se rapproche. Le défi consiste désormais à transformer cette avance météorologique en récoltes protégées, stocks disponibles et budgets capables d’absorber le choc.




