Les tensions en mer Noire perturbent de nouveau l’une des principales routes céréalières mondiales. Pour l’Afrique, le risque se trouve moins dans une pénurie immédiate que dans une nouvelle hausse du prix du blé, du transport et finalement du pain.
Les tensions en mer Noire font flamber le blé
Les tensions en mer Noire ont brutalement changé l’équilibre du marché depuis cet été. Les attaques russes contre les infrastructures portuaires ukrainiennes et les frappes ukrainiennes visant des installations et navires russes compliquent les exportations des deux grands producteurs.
Le 1er septembre, de nouvelles frappes russes ont notamment endommagé des installations d’exportation dans la région ukrainienne d’Odessa. Les ports maritimes assurant l’essentiel des exportations ukrainiennes sont fortement perturbés, obligeant Kiev à utiliser davantage les ports du Danube et les voies ferroviaires occidentales.
La Russie rencontre le même problème. Ses exportateurs redirigent une partie des céréales vers la Baltique après les attaques contre les routes traditionnelles de la mer Noire et de la mer d’Azov. Or celles-ci représentaient environ 90 % de ses exportations céréalières maritimes lors de la dernière campagne.
Le marché a rapidement réagi. Les contrats à terme sur le blé à Chicago ont gagné environ 35 % depuis fin juin. Des importateurs asiatiques ont déjà acheté au moins 500 000 tonnes de blé australien et argentin pour remplacer des cargaisons russes ou ukrainiennes retardées.
Ce déplacement révèle surtout le surcoût des alternatives. Les cargaisons australiennes et argentines se négocient autour de 310 à 330 dollars la tonne, contre 260 à 280 dollars pour certaines offres de la mer Noire.
L’Afrique du Nord se retrouve en première ligne
L’Afrique est particulièrement sensible à ces perturbations en raison de sa dépendance aux importations. La Russie et l’Ukraine sont depuis longtemps des fournisseurs majeurs du continent, notamment pour l’Égypte et plusieurs pays d’Afrique du Nord.
L’Égypte illustre cette vulnérabilité. Pour la campagne 2026-2027, la FAO prévoit des besoins d’importation de blé de 13,5 millions de tonnes, soit environ 8 % de plus que la moyenne. Une grande partie doit normalement provenir de la région de la mer Noire en raison de ses prix compétitifs.
Le Maroc commence lui aussi à protéger son marché. Rabat a annoncé une subvention pouvant atteindre 20,80 dirhams par quintal de blé tendre importé entre septembre et décembre afin d’amortir la hausse des cours internationaux.
Le problème peut rapidement devenir budgétaire. Dans les pays qui subventionnent la farine ou le pain, une hausse du prix d’importation oblige l’État à augmenter ses dépenses ou à laisser une partie du surcoût atteindre les consommateurs.
L’impact peut également toucher l’Afrique subsaharienne. Avant même la guerre de 2022, environ 20 % des cargaisons trimestrielles de blé destinées à l’Afrique de l’Ouest et au Sahel provenaient de Russie et 8 % d’Ukraine.
Pas encore de pénurie mondiale, mais un avertissement
La situation reste différente de celle observée au début de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.
Les disponibilités mondiales offrent encore un amortisseur. Avant la récente escalade, la FAO prévoyait une production céréalière mondiale de 2,983 milliards de tonnes en 2026. Ce serait 1,9 % de moins que le record de 2025, mais toujours la deuxième récolte la plus importante jamais enregistrée.
D’autres producteurs peuvent également récupérer une partie du marché. L’Argentine, l’Australie, l’Union européenne, le Canada ou les États-Unis disposent de capacités d’exportation susceptibles de compenser certains volumes.
Mais remplacer une cargaison ne signifie pas conserver son prix.
Les acheteurs doivent supporter des distances différentes, des assurances plus coûteuses et parfois un blé vendu nettement plus cher. Le danger vient donc autant de la logistique que des quantités disponibles.
La FAO a déjà constaté cette dégradation générale. Son indice mondial des prix alimentaires a atteint en août son niveau le plus élevé depuis fin 2022, tandis que les perturbations en mer Noire figurent parmi les facteurs de tension sur les céréales.
Pour l’Afrique, les tensions en mer Noire rappellent ainsi une faiblesse structurelle : une partie du prix du pain consommé à Casablanca, Dakar ou au Caire dépend encore de la sécurité de ports situés à plusieurs milliers de kilomètres.
Diversifier les fournisseurs peut limiter le choc. Réduire durablement cette vulnérabilité nécessitera surtout d’accroître la production locale et de développer les céréales adaptées aux différentes régions africaines.




