Au Mali, la pression djihadiste s’étend désormais bien au-delà des affrontements militaires. Le groupe JNIM, affilié à al-Qaïda, vient d’instaurer une nouvelle règle sur les routes du pays : le port du voile devient obligatoire pour les femmes dans les transports en commun. Une directive qui, bien plus qu’un simple décret religieux, marque une avancée stratégique du contrôle jihadiste sur l’espace public et la logistique nationale. Entre résistance civile, paralysie gouvernementale et chaos économique, les lignes de fracture se multiplient.
Le voile, nouveau symbole du contrôle jihadiste sur les routes maliennes
Le 17 octobre 2025, le JNIM a imposé aux compagnies de transport opérant sur les routes maliennes de faire respecter une nouvelle exigence : toute femme voyageant doit porter le voile. Cette décision, diffusée localement par le groupe, s’inscrit dans une série de normes déjà instaurées dans plusieurs villages ruraux sous sa domination. La réaction des Maliennes oscille entre défiance et résignation. Certaines, comme cette vendeuse bamakoise interrogée par RFI, refusent de céder, affirmant : « Ils ne peuvent pas changer mes habitudes… Dieu est plus grand que les jihadistes. »
Mais cette résistance individuelle se heurte à une autre réalité : l’absence de protection étatique. De nombreux chefs de famille avouent, souvent à contrecœur, qu’ils imposeront le voile à leurs épouses « pour éviter de les mettre en danger ». Cette dynamique témoigne de l’efficacité des stratégies du JNIM : l’intimidation fonctionne là où l’État est absent. La peur dicte les comportements.
Au-delà du port du voile, les nouvelles règles interdisent aux compagnies de transport toute collaboration avec les forces de sécurité maliennes, et établissent un système de justice parallèle, imposant le dédommagement en cas d’accident, même pour des animaux tués sur la route. Ce type de norme renforce l’image d’un ordre alternatif mis en place par le JNIM dans les zones échappant au contrôle étatique.
Entre pénurie de carburant et grève des routiers, l’État perd le contrôle logistique
Cette montée en puissance ne s’opère pas dans le vide. Depuis plus d’un mois, un embargo informel imposé par le JNIM sur les importations de carburant fragilise tout le pays. Attaques répétées de convois, suspicion de revente de carburant aux jihadistes, destruction ciblée d’infrastructures logistiques : les chaînes d’approvisionnement sont méthodiquement désorganisées.
Le 19 octobre, le Syndicat national des chauffeurs et conducteurs routiers du Mali (Synacor) a lancé une grève illimitée. À l’origine de ce mouvement : des accusations formulées par un membre influent du Conseil national de la transition, qui soupçonne les transporteurs de complicité avec les jihadistes. Ces propos, jugés infamants alors que plusieurs chauffeurs venaient d’être tués en mission, ont provoqué un mouvement de blocage généralisé dans un contexte déjà marqué par la rareté du carburant.
Dans les stations-service de Bamako, les files d’attente s’allongent chaque jour, désormais pour obtenir du gasoil autant que de l’essence. Cette pénurie asphyxie les mobilités, paralyse le commerce local et affaiblit davantage un État déjà contesté. Et pendant que le gouvernement malien reste silencieux sur ces questions, le JNIM impose sa propre gouvernance : contrôle des mobilités, des pratiques religieuses, de l’éducation et même de la justice locale.
L’imposition du voile dans les transports révèle un tournant dans la stratégie du JNIM. Le groupe djihadiste n’agit plus seulement comme une menace militaire, mais comme une entité politique alternative, imposant règles et sanctions sur des pans entiers du territoire malien. En l’absence de réponse coordonnée des autorités, ce modèle de gouvernance informelle gagne en légitimité par défaut. Dans ce contexte, chaque trajet devient un acte politique, chaque voile un marqueur de soumission ou de survie. La neutralisation de cette dynamique ne pourra venir que d’un retour effectif de l’État, à la fois comme force de sécurité et comme garant des libertés individuelles.




