Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, plus de 25 000 personnes ont été expulsées des États-Unis vers des pays tiers, parfois sans aucun lien avec leur destination. Les migrants expulsés vers l’Afrique se retrouvent au cœur d’un dispositif qui mêle accords diplomatiques, financements américains et stratégies de contournement des obstacles au renvoi vers leur pays d’origine.
Plus de 25 000 expulsions vers des pays tiers
Le mécanisme repose sur les « third-country deportations ». Au lieu de renvoyer une personne dans son pays d’origine, Washington la transfère vers un État tiers disposé à l’accueillir. Selon une enquête internationale coordonnée par Forbidden Stories, plus de 25 000 migrants ont ainsi été envoyés vers au moins 28 pays depuis janvier 2025.
Le Mexique représente à lui seul environ 20 000 de ces expulsions. Mais l’administration Trump a progressivement étendu le système à l’Afrique, à l’Amérique latine et aux Caraïbes. Des documents internes consultés par le Washington Post montrent que Washington avait autorisé ou promis au moins 410 millions de dollars pour faciliter des accords avec 31 États à la fin juin 2026.
La Maison-Blanche défend cette politique en affirmant qu’elle concerne notamment des personnes dont le pays d’origine refuse le retour ou qui disposent d’une décision définitive d’expulsion. Le Département de la sécurité intérieure a également présenté certains expulsés comme des individus condamnés pour des crimes graves. Mais l’enquête collaborative documente aussi des cas de personnes sans condamnation pénale ou bénéficiant d’une protection judiciaire contre leur renvoi dans leur pays.
L’Afrique devient un maillon central du dispositif
Au moins une douzaine de pays africains ont conclu des arrangements ou participé à ces transferts, parmi lesquels le Cameroun, la République centrafricaine, la RDC, la Guinée équatoriale, l’Eswatini, le Ghana, le Liberia, le Rwanda, la Sierra Leone, le Soudan du Sud et l’Ouganda. Les modalités et le nombre de personnes acceptées diffèrent fortement selon les États.
En août, CBS News révélait que plus de 100 ressortissants afghans, cubains, nicaraguayens et d’autres nationalités avaient été acheminés en dix jours vers huit pays africains. Des Vietnamiens, des Laotiens ou des Jamaïcains ont également été envoyés en Eswatini, à des milliers de kilomètres de leur pays d’origine.
La République démocratique du Congo a, elle, reçu des ressortissants latino-américains. En avril, quinze personnes ont été transférées vers Kinshasa, dont des Colombiens bénéficiant de protections empêchant leur renvoi direct vers la Colombie en raison des risques qu’ils affirmaient y encourir.
Ghana et Eswatini illustrent les limites du système
Le Ghana constitue l’un des exemples les plus documentés. Plus de 100 ressortissants de pays tiers y auraient été transférés depuis septembre 2025. Certains étaient originaires du Nigeria, de Guinée, du Niger ou de Sierra Leone et bénéficiaient aux États-Unis d’une protection contre leur retour dans leur pays d’origine.
Plusieurs ont néanmoins été renvoyés depuis le Ghana vers leur pays. Des organisations de défense des droits humains dénoncent ainsi un risque de « refoulement en chaîne » : Washington transfère une personne vers un État tiers qui procède ensuite au renvoi que les autorités américaines ne pouvaient pas effectuer directement.
La situation est également contestée en Eswatini. En juillet, le nombre de personnes transférées vers le royaume atteignait 29 dans le cadre d’un accord évalué à 5,1 millions de dollars. Certaines avaient été placées dans l’établissement pénitentiaire de Matsapha malgré l’exécution antérieure de leurs peines aux États-Unis.
La justice américaine fragilise la politique de Trump
La légalité de ces expulsions fait désormais l’objet d’une bataille judiciaire majeure. Le 18 septembre, une cour fédérale d’appel américaine a rejeté la politique permettant des renvois rapides vers des pays tiers sans donner aux personnes concernées une possibilité suffisante de faire valoir les risques qu’elles pourraient y subir.
Le contentieux porte notamment sur des migrants qui disposent déjà d’une protection contre un retour dans leur pays en raison d’un risque de persécution ou de torture. Des documents judiciaires américains confirment que l’administration a demandé à ses agents d’examiner la possibilité de les transférer vers un pays tiers.
Ces accords donnent ainsi à Washington de nouvelles destinations pour accélérer les expulsions. Mais les parcours documentés en Afrique montrent aussi l’autre face du dispositif : détention prolongée, statut juridique incertain et, parfois, nouveau renvoi vers le pays dont la personne cherchait précisément à être protégée.




