Un projet de Charte africaine sur la famille, la souveraineté et les valeurs suscite une vive controverse sur le continent. Ses détracteurs craignent qu’au nom des « valeurs africaines », le texte affaiblisse des droits acquis par les femmes et freine leur participation économique.
Une Charte portée par des parlementaires de plusieurs pays africains
Le texte a franchi une nouvelle étape en juin 2026 lors de la quatrième Conférence interparlementaire africaine sur la famille, la souveraineté et les valeurs, organisée à Accra. Des représentants d’une vingtaine de pays y ont participé. La conférence a adopté une déclaration destinée à faire progresser une Charte africaine sur la famille, la souveraineté et les valeurs.
Ses promoteurs affirment vouloir protéger la famille, renforcer la souveraineté des États et empêcher que l’aide internationale serve à imposer des normes sociales étrangères. Le président du Parlement ghanéen, Alban Bagbin, a notamment défendu l’idée que les lois africaines doivent refléter les réalités culturelles du continent.
Mais une précision s’impose : ce texte n’est pas aujourd’hui une Charte de l’Union africaine juridiquement contraignante. Il reste issu d’un processus interparlementaire. Même au sein des délégations présentes à Accra, des réserves ont été exprimées. Le représentant marocain a ainsi demandé des modifications afin de garantir la compatibilité du texte avec les engagements internationaux des États.
Les droits des femmes au cœur des critiques
Les organisations de défense des droits humains ciblent particulièrement les dispositions touchant à la santé reproductive, à l’éducation sexuelle, à la définition de la famille et à l’interprétation des obligations internationales.
Human Rights Watch estime que certaines orientations du projet entreraient en conflit avec des instruments africains existants, notamment le Protocole de Maputo, adopté en 2003 pour renforcer les droits des femmes. L’Initiative for Strategic Litigation in Africa (ISLA) considère également que le texte risque de subordonner certains droits individuels à une conception restrictive de la famille.
Le débat est d’autant plus sensible que le Protocole de Maputo constitue déjà l’un des principaux cadres juridiques africains en matière d’égalité. En mars 2026, 46 États membres de l’Union africaine l’avaient ratifié. Il couvre notamment l’accès à l’éducation, la santé, la propriété, l’emploi et la protection contre les pratiques discriminatoires.
La Commission africaine des droits de l’homme rappelle que cet instrument a contribué, depuis plus de vingt ans, à des réformes constitutionnelles et législatives dans de nombreux pays.
Un risque économique qui dépasse le débat sociétal
La controverse ne concerne donc pas seulement les droits reproductifs ou les minorités sexuelles. Elle touche aussi à la place économique des femmes.
L’article 13 du Protocole de Maputo impose aux États de favoriser l’égalité d’accès à l’emploi, l’égalité salariale, la protection sociale et les activités économiques féminines. Ces garanties sont particulièrement importantes dans les économies africaines, où huit travailleurs sur dix occupent un emploi informel et où les femmes sont surreprésentées dans ce secteur, selon la Commission africaine des droits de l’homme.
Un recul des protections juridiques pourrait ainsi avoir des effets dépassant largement la sphère familiale. Il pourrait affecter l’accès des femmes au travail, à la propriété, au crédit ou à la protection sociale.
La Banque mondiale estime d’ailleurs que réduire l’écart d’activité économique entre les femmes et les hommes pourrait augmenter le PIB jusqu’à 20 % dans de nombreux pays. L’égalité juridique apparaît donc aussi comme une question de croissance et de compétitivité.
Une bataille politique loin d’être terminée
Les promoteurs de la Charte rejettent l’idée d’un recul des droits et présentent leur initiative comme une affirmation de la souveraineté africaine. Le texte contient aussi des propositions sur la protection sociale, l’agriculture, la souveraineté alimentaire et le soutien aux familles, qui expliquent une partie de son attractivité auprès de certains responsables politiques.
Ses opposants contestent toutefois l’idée qu’il existerait une seule définition des « valeurs africaines ». Des organisations féministes ghanéennes et africaines ont averti que le projet pourrait « inverser des décennies de progrès » en matière d’égalité.
L’enjeu sera désormais de savoir si cette initiative reste une déclaration politique portée par certains parlementaires ou si elle parvient à gagner suffisamment de soutien pour être soumise aux institutions de l’Union africaine. La distinction est majeure : la Charte n’a pas, à ce stade, remplacé le Protocole de Maputo ni créé de nouvelles obligations continentales.
Le débat oppose ainsi deux visions de la souveraineté africaine. L’une veut protéger les politiques familiales des influences extérieures. L’autre rappelle que plusieurs des droits aujourd’hui menacés sont eux-mêmes inscrits dans des textes conçus et adoptés par les États africains.




