Dans un contexte mondial dominé par la quête de neutralité carbone, les pays du Sud se retrouvent face à un enjeu crucial : comment transformer leurs ressources naturelles en opportunités économiques durables sans en perdre le contrôle ? Le Kenya vient d’apporter une réponse ambitieuse en mettant en service un registre national du carbone, conçu pour encadrer, sécuriser et valoriser son marché carbone.
Longtemps, l’Afrique a vu ses écosystèmes – forêts, zones humides, savanes – contribuer à l’équilibre climatique mondial sans bénéficier d’une rémunération équitable. L’absence de mécanisme centralisé a favorisé des pratiques opaques, dont le double-comptage de crédits carbone et une répartition inégale des revenus, au détriment des communautés locales.
Mettre de l’ordre dans un marché en pleine expansion
Le nouveau registre, placé sous la supervision de l’Autorité nationale de gestion de l’environnement et du ministère du Changement climatique, vise à corriger ces dérives. Désormais, tous les projets générant des crédits carbone au Kenya – qu’ils concernent la reforestation, les énergies renouvelables ou les solutions domestiques à faibles émissions – doivent être enregistrés dans une plateforme unique.
Chaque réduction d’émissions y est documentée, vérifiée et tracée. L’objectif est clair : garantir l’intégrité environnementale et financière de chaque crédit mis sur le marché. Le système repose sur un principe simple mais déterminant : un crédit correspond à une tonne précise de dioxyde de carbone évitée ou capturée, associée à un identifiant numérique unique. Cette traçabilité empêche toute revente frauduleuse et renforce la confiance des investisseurs.
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Encadrer tout le cycle de vie des crédits
Le registre ne se limite pas à l’enregistrement initial. Il supervise également la phase décisive du retrait, moment où un crédit est officiellement utilisé pour compenser des émissions. Une fois retiré, le crédit est définitivement sorti du marché et ne peut plus être échangé. Cette étape est essentielle pour éviter les revendications multiples et assurer la crédibilité du système.
Les détenteurs de crédits restent légalement responsables de leur utilisation. Toute tentative de manipulation expose à des sanctions, ce qui renforce la rigueur du dispositif.
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Un cadre juridique et international consolidé
Cette infrastructure s’inscrit dans la logique de l’article 6 de l’Accord de Paris, qui régit les échanges internationaux de crédits carbone. Le Kenya a renforcé cette orientation par des réformes législatives, notamment une modification de sa loi sur le changement climatique en 2023 et l’adoption d’un règlement spécifique sur le commerce du carbone en 2024.
Un élément majeur distingue le modèle kenyan : l’obligation de consacrer 25 % des revenus issus des crédits carbone à des projets communautaires locaux. Cette disposition vise à garantir que les populations directement impliquées dans la préservation des écosystèmes bénéficient concrètement de la finance climatique.
Attirer les capitaux vers une économie verte structurée
Le marché volontaire du carbone connaît une croissance rapide et pourrait atteindre près de 20 milliards de dollars d’ici 2035. Conscient de cet essor, le Kenya a mis en place un régime fiscal incitatif, avec un taux d’imposition préférentiel de 15 % pendant les dix premières années pour les entreprises certifiées opérant dans ce secteur.
La crédibilité du registre a déjà suscité un appui international significatif. L’Allemagne apporte un soutien financier et technique, tandis que le Royaume-Uni contribue à l’hébergement et à l’assistance technique initiale de la plateforme. Ce soutien est stratégique, dans un contexte où l’Afrique ne capte qu’une fraction des revenus mondiaux liés aux crédits carbone malgré son immense potentiel.
Vers un modèle reproductible pour le Sud global
En structurant les responsabilités des agences publiques, comme les entreprises énergétiques nationales, et des acteurs privés regroupés au sein d’associations professionnelles, le Kenya affirme que les crédits carbone sont des actifs relevant de sa souveraineté.
Au-delà d’un outil technique, le registre constitue un signal politique. Il affirme que la transition écologique ne doit pas reproduire les déséquilibres économiques du passé. En misant sur la transparence, la traçabilité et la redistribution, Nairobi cherche à transformer la finance climatique en moteur de développement durable.
Avec ce registre national, le Kenya ne se contente pas d’améliorer sa gouvernance environnementale. Il redéfinit sa place dans l’économie mondiale du carbone et propose une voie structurée pour d’autres pays du Sud confrontés aux mêmes défis.




