Tabac : l’Afrique gagne du terrain sur un marché mondial pourtant en recul

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La production mondiale de tabac diminue, mais l’Afrique suit la trajectoire inverse. Entre 2012 et 2024, la production de feuilles de tabac sur le continent a progressé de 8,61 %, alors qu’elle reculait de 18,8 % à l’échelle mondiale. L’Afrique a ainsi produit plus de 639 000 tonnes en 2024 et représente désormais près de 11 % de l’offre mondiale.

Derrière cette croissance apparaît toutefois un paradoxe économique. Le continent exporte principalement des feuilles brutes, tandis que ses importations de cigarettes manufacturées explosent. Le Zimbabwe, le Malawi, la Tanzanie, le Mozambique et l’Ouganda dominent cette industrie qui soulève également d’importantes questions sanitaires, sociales et environnementales.

La production africaine de tabac augmente de 8,61 %

La géographie mondiale de la culture du tabac évolue progressivement.

Entre 2012 et 2024, la production mondiale de feuilles a diminué de 18,8 %. L’Afrique a connu exactement la tendance inverse avec une hausse de 8,61 % sur la même période.

Cette divergence ressort de la deuxième édition du rapport de l’Organisation mondiale de la santé consacré à la production et au commerce du tabac en Afrique.

En 2024, le continent a récolté environ 639 130 tonnes de feuilles de tabac.

La production mondiale atteignait pour sa part près de 5,9 millions de tonnes. L’Afrique représente donc désormais environ 10,8 % du total.

Cette progression intervient alors que le durcissement des politiques antitabac et l’évolution de la consommation réduisent progressivement la place de cette culture dans plusieurs autres régions du monde.

L’OMS constate parallèlement que les entreprises du secteur se tournent davantage vers les pays africains pour leur approvisionnement en feuilles.

Cinq pays produisent 83 % du tabac africain

La production africaine reste extrêmement concentrée.

Cinq pays assurent à eux seuls environ 83 % des volumes récoltés sur le continent.

Le Zimbabwe occupe largement la première position avec environ 32 % de la production africaine. Il est suivi du Malawi avec 17,1 %, de la Tanzanie avec 16,2 %, du Mozambique avec 12,3 % et de l’Ouganda avec environ 5 %.

Le Zimbabwe a produit à lui seul près de 205 000 tonnes de feuilles en 2024.

Le Malawi arrive derrière avec environ 109 500 tonnes, contre près de 103 700 tonnes pour la Tanzanie.

La concentration devient encore plus impressionnante lorsque le classement est élargi. Les dix premiers producteurs assurent 93,1 % de toute la production africaine.

Le centre de gravité de cette activité se trouve principalement dans l’est et le sud du continent.

Ces régions possèdent plusieurs pays dans lesquels le tabac représente depuis des décennies une importante culture commerciale destinée aux marchés internationaux.

L’Afrique exporte toujours davantage de feuilles brutes

L’augmentation de la production pourrait apparaître comme une bonne nouvelle pour les exportations africaines.

La réalité économique est plus complexe.

Le continent vend principalement du tabac sous une forme peu transformée. La valeur de ses exportations de feuilles est passée d’environ 1,88 milliard de dollars en 2012 à 2,37 milliards de dollars en 2024.

Cela représente une progression de 25,6 %.

Le Zimbabwe domine également cette partie du marché.

À lui seul, le pays représentait près de la moitié des exportations africaines de feuilles de tabac en 2024. Le Malawi et la Tanzanie occupent les positions suivantes.

Cette spécialisation signifie qu’une grande partie de la transformation industrielle et de la valeur ajoutée intervient après le départ du produit des pays cultivateurs.

L’Afrique se trouve donc dans une situation classique pour plusieurs matières premières : elle produit et exporte une ressource agricole avant d’importer des produits transformés dont la valeur est supérieure.

Les importations de cigarettes ont plus que doublé

Ce paradoxe apparaît encore plus clairement dans les statistiques commerciales.

Alors que l’Afrique produit davantage de tabac, ses dépenses consacrées aux cigarettes importées augmentent fortement.

La valeur des importations africaines de cigarettes manufacturées atteignait environ 833 millions de dollars en 2012.

En 2024, elle s’élevait à 1,77 milliard de dollars.

La facture a donc plus que doublé en douze ans.

L’Afrique exporte ainsi une partie croissante de ses feuilles tout en dépensant davantage pour importer les produits finis issus de cette industrie.

Cette situation limite les retombées économiques de l’augmentation de la production agricole.

La fabrication des cigarettes, le conditionnement, les marques et une partie importante des marges commerciales restent concentrés plus loin dans la chaîne de valeur.

L’OMS considère ce déséquilibre comme l’un des principaux problèmes économiques associés au développement du secteur sur le continent.

Le Zimbabwe domine largement le marché africain

Le Zimbabwe constitue le meilleur exemple de la place grandissante de l’Afrique dans l’industrie mondiale du tabac.

Avec environ 204 900 tonnes produites en 2024, il reste le premier producteur du continent.

Sa domination est encore plus importante dans les exportations de feuilles.

Le pays concentre près de la moitié de la valeur des exportations africaines de tabac brut.

Cette activité possède une importance économique particulière pour Harare. Avec le Malawi, le Zimbabwe fait partie des rares économies africaines où les exportations de feuilles de tabac représentent plus de 1 % du produit intérieur brut.

Le poids économique du secteur doit donc être nuancé selon les pays.

Le tabac constitue une source importante de devises pour quelques États, mais sa contribution à l’économie reste beaucoup plus limitée dans la majorité des pays africains.

Cette différence complique la mise en œuvre d’une stratégie commune de diversification agricole.

La Tanzanie consacre d’immenses surfaces au tabac

L’importance africaine ne se mesure pas uniquement au volume produit.

Les superficies agricoles donnent également une idée de l’implantation de cette culture.

Selon les données internationales portant sur 2023, la Tanzanie consacrait environ 162 000 hectares au tabac.

Cette superficie plaçait le pays parmi les principaux cultivateurs mondiaux en matière de terres mobilisées, aux côtés de géants agricoles comme la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Indonésie.

Le Zimbabwe comptait de son côté environ 136 000 hectares consacrés à cette culture.

Le Malawi dépassait 78 000 hectares et le Mozambique environ 65 800 hectares.

Ces chiffres posent une question importante pour les politiques agricoles africaines.

Les terres mobilisées pour le tabac ne peuvent pas simultanément servir à produire des céréales, des légumineuses, des fruits ou d’autres cultures alimentaires.

Le problème devient particulièrement sensible dans les pays régulièrement confrontés à l’insécurité alimentaire.

La culture du tabac entre en concurrence avec l’alimentation

L’OMS insiste précisément sur cette concurrence pour les ressources agricoles.

Le tabac nécessite des terres fertiles, de l’eau et différents intrants qui pourraient être consacrés à des productions alimentaires.

Pour les agriculteurs, la décision de cultiver cette plante reste souvent économique. Le tabac est une culture commerciale et peut offrir un débouché organisé ainsi qu’un revenu monétaire.

Cette rentabilité apparente doit toutefois être comparée aux coûts supportés par les producteurs.

L’achat de semences, d’engrais et de pesticides peut créer une dépendance financière. Certains petits exploitants s’endettent avant même la récolte et restent très exposés aux fluctuations des prix.

L’OMS considère donc que la dépendance économique au tabac peut devenir un piège pour certains ménages agricoles.

Cette problématique explique pourquoi l’organisation encourage les États à développer des cultures alternatives capables de fournir des revenus suffisamment attractifs aux producteurs.

Les travailleurs agricoles sont directement exposés à la nicotine

Les risques ne concernent pas seulement les consommateurs de cigarettes.

Les personnes qui travaillent dans les plantations sont elles aussi exposées à plusieurs dangers sanitaires.

L’un des plus spécifiques est la maladie du tabac vert.

Elle apparaît lorsque de la nicotine contenue dans les feuilles humides traverse la peau des personnes qui les manipulent.

Les travailleurs peuvent également être exposés aux pesticides, à la poussière de tabac et à différents produits utilisés au cours de la culture.

Les risques deviennent particulièrement préoccupants lorsque des enfants travaillent dans les plantations.

Dans certains ménages pauvres, leur participation aux travaux agricoles permet de compléter les revenus familiaux.

Ils peuvent alors manquer l’école et subir directement l’exposition aux produits chimiques et à la nicotine.

L’expansion de la production possède donc des conséquences qui dépassent largement les statistiques commerciales.

Déforestation et dégradation des sols accompagnent la production

Le coût environnemental constitue un autre volet du problème.

La culture du tabac mobilise d’importantes quantités de terres et d’eau.

Elle contribue également à la dégradation des sols et peut nécessiter l’utilisation intensive de pesticides.

La transformation des feuilles après leur récolte représente une autre source d’impact.

Certaines méthodes de séchage utilisent du bois comme combustible, ce qui peut contribuer à la pression exercée sur les ressources forestières.

La déforestation et les émissions de gaz à effet de serre liées au processus de séchage font ainsi partie des effets environnementaux mis en avant par l’OMS.

Cette question devient d’autant plus importante que plusieurs grands producteurs africains doivent simultanément faire face aux conséquences du changement climatique.

Sécheresses, irrégularité des précipitations et dégradation des terres renforcent la compétition autour des ressources agricoles.

Le tabac devient-il une nouvelle spécialisation de l’Afrique ?

Les chiffres montrent une tendance difficile à ignorer.

Alors que la production mondiale recule, l’Afrique prend une place croissante dans la culture du tabac. Avec plus de 639 000 tonnes produites en 2024, le continent fournit désormais près de 11 % des feuilles récoltées dans le monde.

Cette progression ne garantit pourtant pas des bénéfices économiques proportionnels.

La transformation reste limitée, tandis que la facture des cigarettes importées a plus que doublé depuis 2012. Les producteurs africains se concentrent donc sur une partie de la chaîne où la valeur ajoutée demeure relativement faible.

L’OMS appelle les États à soutenir des alternatives économiques viables pour les agriculteurs plutôt qu’à renforcer leur dépendance à cette culture.

L’enjeu ne consiste pas simplement à réduire la production.

Pour convaincre les cultivateurs de changer de modèle, les alternatives doivent leur garantir des débouchés, des revenus et une sécurité économique suffisants.

La montée en puissance de l’Afrique sur le marché mondial du tabac révèle ainsi un paradoxe. Le continent produit une part croissante d’une matière première dont la demande mondiale recule, tout en important toujours davantage de produits finis. Une dynamique qui pose autant de questions économiques que sanitaires, sociales et environnementales.

Loick ADEGBOLA
Loick ADEGBOLAhttps://zyafrik.com
Rédacteur spécialisé dans l'actualité africaine, je traite des dimensions politique, économique, culturelle et technologique du continent. À travers mes articles, je mets en lumière les dynamiques qui redessinent l'Afrique d'aujourd'hui et de demain.

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