Depuis le 25 septembre, la rue malgache vibre au rythme des marches de colère : coupures de courant prolongées, pénurie d’eau potable, hausse du coût de la vie… La nomination d’un général de l’armée de terre comme Premier ministre par le président Andry Rajoelina constitue une réponse à cette contestation, mais soulève de nombreuses interrogations. À travers cette décision, le pouvoir malgache tente de reprendre la main face à un mécontentement social devenu structurel.
Un militaire à la tête du gouvernement en réponse à la crise sociale
Le général Ruphin Fortunat Dimbisoa Zafisambo, jusqu’alors conseiller spécial à la Présidence chargé de la sécurité nationale, a été nommé Premier ministre le 6 octobre. Ce choix marque une rupture avec la ligne civile du précédent gouvernement dirigé par Christian Ntsay. Le général, originaire d’Antsiranana, prend ses fonctions dans un contexte où les manifestations s’intensifient dans la capitale, portées notamment par la mobilisation des jeunes de la « Gen Z ».
Officiellement, la nomination vise à « restaurer l’ordre » et à répondre aux urgences économiques. Mais la présence d’un militaire à la tête du gouvernement laisse entrevoir un glissement sécuritaire. Cette désignation est aussi une manière pour le président Rajoelina, fraîchement réélu après un scrutin boycotté par l’opposition, de verrouiller le pouvoir exécutif en s’appuyant sur les forces armées. Un pari risqué dans une société qui a déjà connu plusieurs épisodes de tensions militaires depuis 2009.
La présidence a justifié cette décision par la nécessité d’« une coordination étroite entre les institutions de sécurité et le gouvernement » pour affronter les défis immédiats, notamment la dégradation des infrastructures de base et le désengagement institutionnel dans les services publics.
Le pouvoir en quête de légitimité dans une société en effervescence
La stratégie de militarisation soulève une contradiction majeure : celle de répondre à une crise de confiance par une logique d’ordre. Pour de nombreux observateurs, cette approche pourrait davantage nourrir le ressentiment que l’apaiser. Le général Zafisambo hérite en effet d’un paysage politique fragmenté, où la défiance vis-à-vis du pouvoir central s’enracine. En privilégiant la posture autoritaire au détriment d’un dialogue civique ouvert, l’exécutif prend le risque d’un isolement encore plus profond.
Sur le plan opérationnel, la tâche du nouveau Premier ministre s’annonce redoutable. Il lui faudra relancer un État défaillant, coordonner une réponse à la crise sociale, rétablir des services publics élémentaires, et calmer une jeunesse désabusée. Plusieurs organisations de la société civile, relayées par Le Monde, dénoncent déjà l’absence de feuille de route claire, craignant que cette nomination n’annonce ni réformes structurelles ni ouverture démocratique.
Ce choix stratégique s’inscrit dans une tendance plus large observée sur le continent africain, où l’armée revient dans la sphère politique sous des formes diverses.
Le président Rajoelina espère sans doute que cette nomination contribuera à désamorcer une contestation latente. Mais à défaut de vision politique, l’ordre imposé pourrait bien ne produire qu’une accalmie temporaire. En misant sur un homme de l’armée, le pouvoir confirme son inquiétude ; celle de perdre définitivement la bataille de la légitimité auprès d’un peuple qui demande des comptes, pas des uniformes.




