L’Afrique produit d’immenses quantités d’or, mais une partie considérable de cette richesse échappe encore aux États. Entre 321 et 474 tonnes d’or artisanal quitteraient chaque année le continent hors des circuits officiels, pour une valeur estimée entre 24 et 35 milliards de dollars. Face à cette hémorragie, le Ghana expérimente depuis 2025 une nouvelle stratégie autour du Ghana Gold Board, ou GoldBod.
L’organisme public centralise et encadre le commerce de l’or artisanal afin d’améliorer la traçabilité et les recettes en devises. Les premiers résultats attirent désormais l’attention d’autres producteurs africains. La Zambie envisage notamment de s’inspirer du modèle pour récupérer une partie des milliards qui échappent à son économie.
Jusqu’à 35 milliards de dollars d’or échappent chaque année à l’Afrique
La contrebande d’or constitue un problème économique majeur pour les États africains.
Une quantité importante de la production artisanale ne passe jamais par les circuits d’exportation officiellement déclarés.
Les estimations disponibles évoquent entre 321 et 474 tonnes d’or artisanal qui échapperaient chaque année aux statistiques officielles du continent.
Aux prix considérés dans ces estimations, leur valeur atteint entre 24 et 35 milliards de dollars.
Ces flux clandestins représentent un manque à gagner considérable.
Lorsque l’or quitte un pays sans être déclaré, l’État perd des recettes fiscales et des devises. Il devient également beaucoup plus difficile de connaître la production réelle du secteur minier.
Le phénomène complique enfin la traçabilité du métal.
Une partie de l’or issu de petites exploitations peut passer par plusieurs pays avant d’atteindre les grands centres mondiaux de négoce et de raffinage.
Le Ghana a perdu des milliards dans les circuits informels
Le Ghana connaît particulièrement bien le problème.
Premier producteur africain d’or, le pays possède à la fois de grandes mines industrielles et un important secteur artisanal.
Cette seconde composante de l’industrie a longtemps été beaucoup plus difficile à contrôler.
Une étude de Swissaid basée sur les données commerciales des Nations unies a relevé un écart de 229 tonnes entre l’or déclaré à l’exportation par le Ghana et les importations enregistrées par ses partenaires entre 2019 et 2023.
La valeur correspondante atteindrait environ 11,4 milliards de dollars.
L’existence d’un écart dans les données commerciales ne signifie pas nécessairement que chaque once concernée a été sortie clandestinement du Ghana. Elle constitue néanmoins un indicateur important des flux d’or qui échappent aux statistiques nationales.
Les Émirats arabes unis occupent une place centrale dans ces échanges.
Une partie de l’or africain non déclaré rejoint notamment Dubaï après avoir parfois transité par plusieurs pays voisins.
Le Ghana crée GoldBod pour reprendre le contrôle du marché
Accra a décidé de modifier profondément l’organisation du secteur.
Le Ghana Gold Board, plus connu sous le nom de GoldBod, a été créé en 2025 afin de renforcer le contrôle de l’État sur le commerce de l’or.
L’organisme possède aujourd’hui un rôle central dans l’achat, la vente, l’analyse, l’évaluation et l’exportation du métal précieux.
Le principe repose sur une formalisation beaucoup plus poussée de la chaîne commerciale.
Les acteurs autorisés doivent disposer d’une licence et respecter les règles définies par GoldBod.
L’objectif consiste à rendre les circuits officiels suffisamment structurés et attractifs pour que davantage d’or produit par les petites exploitations y soit vendu.
Le gouvernement cherche ainsi à réduire l’espace disponible pour les intermédiaires clandestins.
Cette centralisation doit parallèlement permettre de connaître plus précisément les quantités produites et exportées.
Les exportations officielles d’or artisanal bondissent
Les premiers chiffres montrent un changement important.
Les exportations officiellement déclarées issues de l’exploitation artisanale et à petite échelle sont passées d’environ 63,6 tonnes en 2024 à près de 103 tonnes en 2025.
La hausse atteint donc environ 62 % en un an.
Cette progression ne signifie pas nécessairement que la production physique d’or du pays a augmenté dans les mêmes proportions.
Elle peut également traduire la récupération d’une partie des volumes qui circulaient auparavant dans les réseaux informels.
C’est précisément l’un des principaux objectifs du GoldBod.
Le secteur artisanal a généré environ 10,8 milliards de dollars de recettes d’exportation en 2025.
Les résultats restent solides en 2026. Au cours du premier semestre, GoldBod a acheté jusqu’à 54 tonnes d’or provenant de l’exploitation artisanale et à petite échelle.
L’organisme estime que la production officielle de cette branche pourrait égaler ou dépasser le record enregistré en 2025.
Le Ghana veut aussi récupérer davantage de devises
La lutte contre la contrebande possède également un objectif monétaire.
L’or représente la principale source de recettes d’exportation du Ghana. Plus les ventes passent par les circuits officiels, plus les devises correspondantes peuvent être intégrées au système financier national.
Cette stratégie prend une importance particulière pour un pays qui sort progressivement d’une grave crise économique.
GoldBod intervient donc à la frontière entre politique minière et politique monétaire.
Les dollars générés par les exportations peuvent contribuer à renforcer l’offre de devises et les réserves du pays.
Le Ghana développe parallèlement une politique d’accumulation d’or destinée à consolider ses réserves.
À partir de juillet 2026, les activités du programme national d’achat d’or auparavant assumées par la Banque du Ghana ont été transférées à GoldBod.
Le gouvernement cherche ainsi à concentrer davantage la gestion de la filière au sein d’une institution spécialisée.
La Zambie veut reproduire la stratégie du Ghana
Les résultats ghanéens commencent à attirer l’attention ailleurs sur le continent.
La Zambie figure parmi les pays les plus intéressés.
Une délégation zambienne de haut niveau s’est rendue auprès de GoldBod en juillet 2026 afin d’étudier son fonctionnement, son système de commercialisation et ses politiques de valorisation locale.
L’enjeu économique est considérable pour Lusaka.
Les données commerciales révèlent un écart spectaculaire dans les échanges d’or du pays.
Pour 2023, les Émirats arabes unis ont déclaré environ 1,8 milliard de dollars d’importations d’or provenant de Zambie.
Les exportations officiellement déclarées par Lusaka atteignaient seulement 128 millions de dollars.
L’écart dépasse donc 1,6 milliard de dollars pour une seule année.
ZCCM Investments Holdings, le bras d’investissement minier de l’État zambien, veut désormais mieux formaliser l’exploitation artisanale.
Sa directrice générale, Kakenenwa Muyangwa, estime que cette stratégie pourrait permettre de récupérer plus de 1,8 milliard de dollars de valeur actuellement captée par les circuits informels.
La traçabilité devient l’arme principale contre la contrebande
Le modèle ghanéen ne consiste pas seulement à acheter davantage d’or.
La traçabilité constitue l’un de ses piliers.
L’État veut pouvoir suivre le métal depuis les producteurs et les acheteurs agréés jusqu’à son exportation.
Cette surveillance doit permettre de réduire la possibilité d’introduire dans les circuits légaux de l’or provenant de sources non autorisées.
GoldBod dispose notamment d’un registre qui permet de vérifier les licences accordées aux acteurs du secteur.
Seules les personnes et entreprises autorisées peuvent légalement exercer certaines activités liées au commerce, à l’agrégation, au transport, au raffinage ou à la transformation de l’or.
Le Ghana a également créé une task force chargée de lutter contre les activités illégales.
Le président John Dramani Mahama avait annoncé en 2025 la mise en place d’un système national de traçabilité destiné à mieux suivre les flux d’or.
Accra veut désormais raffiner son or avant de l’exporter
Le Ghana franchit parallèlement une nouvelle étape dans sa stratégie.
Depuis le 1er septembre 2026, l’or doré artisanal acheté par les agrégateurs autofinancés en vue de l’exportation doit être raffiné au Ghana.
Cette mesure vise à conserver une plus grande partie de la valeur ajoutée dans le pays.
Exporter du minerai ou de l’or faiblement transformé rapporte moins à l’économie nationale que développer localement les activités de raffinage.
Le gouvernement espère donc faire de sa politique aurifère un outil industriel.
Les effets potentiels concernent les emplois, les compétences techniques et les revenus tirés de la transformation.
Le Ghana ne veut plus seulement empêcher son or de quitter clandestinement le territoire.
Il souhaite également éviter qu’une partie importante de la valeur créée par son raffinage soit captée à l’étranger.
Le modèle GoldBod présente encore des limites
Les résultats obtenus ne signifient pas que la contrebande a disparu.
Le secteur artisanal reste extrêmement dispersé.
Le dispositif de traçabilité du GoldBod couvrirait actuellement environ 600 exploitations artisanales, alors que le nombre réel d’acteurs du secteur est beaucoup plus important.
La formalisation complète représente donc un travail de longue haleine.
Un autre problème concerne le financement des achats.
En août 2026, plusieurs acheteurs agréés ont signalé des retards dans la mise à disposition des fonds nécessaires à l’acquisition de l’or auprès des producteurs.
Certains auraient attendu jusqu’à trois semaines.
GoldBod a contesté l’existence d’une pénurie générale de financement et expliqué que l’accès aux fonds dépendait notamment des critères de crédit et de gestion des risques.
Ces difficultés illustrent néanmoins une faiblesse potentielle du modèle.
Si les circuits officiels ne peuvent pas payer rapidement les producteurs, les négociants clandestins peuvent redevenir plus attractifs.
L’or artisanal doit aussi rapporter davantage au fisc
La formalisation doit enfin permettre aux États de récupérer davantage de recettes fiscales.
Au Ghana, le contraste reste important entre le poids économique de l’exploitation artisanale et sa contribution historique aux recettes publiques.
Selon les données relayées par la Chambre des mines, l’ensemble du secteur minier a versé environ 19 milliards de cedis au fisc en 2025.
La contribution attribuée aux petites exploitations restait toutefois extrêmement faible au regard de leur poids dans les exportations.
Le gouvernement a donc introduit en mars 2026 une taxe de 2 % sur certains volumes issus de la petite exploitation minière.
L’enjeu consiste toutefois à trouver un équilibre.
Une fiscalité trop lourde peut pousser certains producteurs vers les circuits clandestins. Une fiscalité trop faible prive au contraire l’État d’une partie des revenus issus de ses ressources naturelles.
La réussite du modèle dépend donc aussi de la capacité à rendre le marché officiel plus intéressant que la contrebande.
Le modèle ghanéen peut-il fonctionner dans toute l’Afrique ?
L’expérience du Ghana attire désormais l’attention parce qu’elle répond à un problème qui concerne une grande partie du continent.
Des centaines de tonnes d’or africain échappent chaque année aux circuits officiels.
Pour les États, le manque à gagner se compte en dizaines de milliards de dollars.
La solution ghanéenne repose sur plusieurs leviers complémentaires : centralisation du commerce, licences, traçabilité, lutte contre les réseaux clandestins, récupération des devises et développement du raffinage local.
La Zambie étudie déjà cette stratégie et d’autres producteurs pourraient s’en inspirer.
Mais copier GoldBod ne suffira pas automatiquement à obtenir les mêmes résultats.
Chaque pays doit disposer des capacités financières nécessaires pour acheter l’or à des conditions compétitives, contrôler les intermédiaires et convaincre les mineurs artisanaux de rejoindre les circuits officiels.
L’expérience ghanéenne montre néanmoins qu’une partie des milliards perdus dans le commerce informel peut revenir dans l’économie officielle. Pour les pays africains producteurs d’or, l’enjeu dépasse désormais la quantité extraite du sous-sol. Il consiste aussi à s’assurer que la richesse produite ne disparaisse pas avant d’entrer dans les comptes nationaux.




