Le film Alger n’épargne rien à ses spectateurs. Porté par le réalisateur Chakib Taleb-Bendiab, ce thriller d’investigation ose une plongée sans filtre dans les plaies ouvertes de l’Algérie post-décennie noire. À travers la quête de vérité d’un duo improbable, le film déterre des souvenirs enfouis, entre tabous sociaux, douleur intime et mémoire nationale.
Alger, théâtre d’un passé qui refuse de mourir
Alger, aussi nommé 196 mètres, s’ouvre sur la disparition d’un enfant, un événement tragique qui agit comme catalyseur d’une mémoire collective traumatisée. En déroulant le fil d’une enquête policière, le récit revient sans détour sur les heures les plus sombres de l’Algérie : la décennie noire des années 1990, marquée par les affrontements sanglants entre groupes islamistes armés et forces de sécurité.
Ce choix narratif n’est pas anodin. Il permet au réalisateur de croiser deux strates du silence national. D’un côté, les séquelles visibles de cette guerre civile encore peu traitée frontalement au cinéma ; de l’autre, des crimes restés tabous comme les enlèvements d’enfants ou les abus pédophiles.
Chakib Taleb-Bendiab adopte ici une démarche documentaire autant qu’artistique. Pour restituer la vérité de son sujet, il s’est immergé au sein de brigades de police, assistant à des interrogatoires et observant les méthodes d’enquête. Cette rigueur donne au film une densité rare, qui tranche avec la fiction conventionnelle.
La ville d’Alger devient alors un personnage à part entière. Loin des cartes postales, la caméra capte ses ruelles étroites, ses fractures sociales, sa beauté rude. La métropole y apparaît comme un écho vivant d’un passé qui refuse de mourir. Les non-dits, les traumatismes enfouis et les drames privés viennent s’y entremêler dans une atmosphère de tension latente.
Quand le cinéma devient un acte politique
À travers Dounia, psychiatre engagée, et Sami, inspecteur obstiné, le film fait émerger une double dynamique : celle d’une enquête et celle d’une introspection. Ces personnages agissent comme des figures de transition entre une génération marquée par la guerre et une jeunesse à la recherche de repères. Leur démarche, bien plus qu’un simple travail de police ou de soin, relève d’une volonté de réparation symbolique.
Le film adopte ainsi une posture singulière dans le paysage cinématographique algérien : il ose l’affrontement direct avec les zones d’ombre de la mémoire nationale. Là où d’autres œuvres ont opté pour l’allégorie ou le non-dit, Alger choisit la frontalité. Ce choix peut être lu comme une tentative de rompre le cycle du silence, en abordant des réalités dérangeantes qui dépassent la seule fiction.
Ce positionnement rejoint celui d’autres réalisateurs algériens contemporains qui, comme Dania Reymond-Boughenou dans Les Tempêtes, explorent la décennie noire sous des angles inédits. Tandis que Les Tempêtes convoque le fantastique pour traduire l’indicible, Alger mise sur le réalisme dur pour mieux ancrer ses questionnements dans le quotidien. Ces œuvres participent d’un même mouvement : celui d’un cinéma de mémoire, résolument tourné vers la compréhension du passé pour mieux éclairer le présent.
Un miroir tendu à la société algérienne
Alger n’est pas un film de divertissement. C’est un miroir tendu, parfois brutal, souvent nécessaire, à une société qui peine à panser ses blessures. En combinant thriller psychologique et chronique sociale, le réalisateur dépasse le cadre du récit individuel pour proposer une réflexion sur la manière dont une nation peut, ou non, affronter ses démons.
Le budget modeste n’a pas empêché l’équipe de livrer une œuvre soignée, tant sur le plan visuel que sonore. Mais c’est surtout la portée du propos qui confère à Alger sa force. À travers l’intime, le film touche au politique. À travers le passé, il interroge l’avenir. Un pari audacieux pour un cinéma en quête de sens, dans un pays où l’histoire récente reste encore largement à raconter




