Trente ans après la découverte du corps du juge Bernard Borrel à Djibouti, les circonstances de sa mort restent entourées de mystère. Si la thèse de l’assassinat a finalement été reconnue par la justice française, l’affaire stagne, prisonnière d’un secret-défense toujours partiellement maintenu. Ce blocage met en tension les exigences de vérité judiciaire et les intérêts diplomatiques d’un partenariat stratégique entre Paris et Djibouti.
Une mort maquillée, une enquête empêchée
Le 18 octobre 1995, le corps calciné du magistrat français Bernard Borrel est retrouvé dans un ravin, à environ 80 kilomètres de la capitale djiboutienne. À l’époque, ce juge de 40 ans exerce une mission de coopération au sein du ministère de la Justice de Djibouti. Très vite, les autorités françaises privilégient la thèse du suicide par immolation. Cette version est, pendant plus d’une décennie, largement soutenue par les deux États. Il faudra attendre juin 2007 pour qu’un communiqué du procureur de la République de Paris reconnaisse enfin un « acte criminel ».
Ce tournant judiciaire s’appuie sur une expertise médicale décisive. En juillet 2017, un collège d’experts observe que les fractures crâniennes et au bras du juge Borrel ne peuvent être d’origine thermique. Ces lésions sont « compatibles avec des coups portés par un tiers », renforçant l’idée que le corps a été déplacé puis brûlé après le meurtre.
Deux pistes majeures émergent. La première renvoie à l’attentat du Café de Paris, survenu à Djibouti en 1990, où un enfant français de neuf ans trouve la mort. Le juge Borrel aurait eu connaissance de complicités locales dans cette affaire. La seconde évoque un éventuel trafic d’uranium enrichi à usage militaire vers un pays du Moyen-Orient, dont il aurait eu vent via une note manuscrite retrouvée dans ses affaires personnelles.
Autre élément troublant : quelques heures avant sa mort, Bernard Borrel retire en liquide 50 000 francs français (environ 7 600 euros), laissés intacts chez lui. L’hypothèse d’un chantage ou d’une tentative d’achat d’échantillon de produit nucléaire n’est pas écartée.
L’enquête est également entachée de multiples irrégularités. À son retour en France, aucune autopsie n’est pratiquée. Celle-ci ne sera réalisée qu’un an plus tard. En 2014, les scellés contenant des éléments ADN sont détruits « par erreur ». Ces dysfonctionnements valent à l’État français une condamnation pour « fautes graves » en mars 2020.
Une affaire d’État entre silence politique et enjeux géostratégiques

L’affaire prend une dimension hautement politique dès janvier 2000, lorsqu’un ancien officier de sécurité djiboutien, Mohamed Saleh Alhoumekani, réfugié en Belgique, accuse Ismaïl Omar Guelleh (IOG) d’avoir eu connaissance du crime. À l’époque des faits, IOG était directeur de cabinet du président Hassan Gouled Aptidon. Il serait intervenu dans les jardins du palais présidentiel, selon le témoin, le jour de la découverte du corps. L’un des échanges qu’il aurait entendus aurait été : « Le juge fouineur est mort et il n’y a plus de traces. »
Devenu président en 1999, IOG nie fermement toute implication. En 2019, sur France 24, il déclare : « C’est une question franco-française. Les Djiboutiens n’ont strictement rien à voir là-dedans. C’est eux qui disent qu’il a été assassiné. Qu’ils le prouvent ! »
Cette posture de déni s’inscrit dans un contexte diplomatique sensible. Djibouti reste une position géostratégique majeure pour la France, qui y maintient l’une de ses dernières bases militaires africaines. Dès 2005, le gouvernement djiboutien demande à Paris de cesser de financer les frais de justice des proches du magistrat, menaçant d’y voir un soutien à des « actions déstabilisantes ».
Dans ce climat, le secret-défense devient un verrou incontournable. Bien que partiellement levé, il est appliqué de manière fragmentaire. En 2018, le juge instructeur Cyril Paquaux dénonce l’inutilité des documents transmis : « Le caviardage opéré les rend totalement inexploitables ».
Élisabeth Borrel, veuve du juge et magistrate aujourd’hui à la retraite, poursuit son combat avec le collectif « Secret défense, un enjeu démocratique ». Elle demande que l’intégralité des pièces classifiées soit remise à la justice. « Je veux juste les noms, je veux connaître la vérité », affirme-t-elle, allant jusqu’à proposer d’être elle-même tenue au secret-défense, si cela peut permettre l’accès aux informations.
La question de la vérité judiciaire se heurte ici frontalement à celle des intérêts d’État. En toile de fond, une interrogation persiste : que cherchent à protéger la France et Djibouti ?
Un dernier facteur politique pourrait raviver l’intérêt pour l’affaire : à 77 ans, Ismaïl Omar Guelleh laisse planer le doute sur une candidature à un sixième mandat en 2026. Un acte nécessitant une réforme constitutionnelle, la limite d’âge étant fixée à 75 ans.




