La question d’une monnaie propre au Sénégal ressurgit dans le débat public, portée par la volonté affichée du nouveau gouvernement d’asseoir une pleine souveraineté économique. Pourtant, selon l’économiste Serigne Momar Seck, cette ambition se heurte à de sérieux obstacles. À travers une analyse technique, il dresse les contours d’une réalité économique qui impose de la prudence, en soulignant que le Sénégal, à ce jour, ne dispose pas des bases nécessaires pour rompre avec le franc CFA.
Une souveraineté monétaire souhaitée, mais pas réalisable à court terme
À l’occasion du forum Invest in Sénégal 2025, le Premier ministre Ousmane Sonko a réaffirmé son souhait de voir émerger une monnaie nationale, considérée comme un outil indispensable de souveraineté. Mais cette posture politique entre rapidement en tension avec les réalités macroéconomiques décrites par Serigne Momar Seck, chef économiste à l’Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO).
Selon lui, l’environnement actuel ne permet pas au Sénégal d’envisager une transition monétaire sans risque. Il pointe notamment une dette publique estimée à 119 % du PIB, un niveau jugé critique pour la viabilité d’une nouvelle devise. S’ajoutent à cela un déficit persistant de la balance courante, une dépendance aux importations et une faible diversification des ressources financières. Dans un tel contexte, la création d’une monnaie indépendante pourrait amplifier les déséquilibres et engendrer une perte de confiance, tant des marchés que des citoyens.
Cette analyse met en évidence un paradoxe souvent observé dans les pays en développement : l’aspiration à une autonomie monétaire coexiste avec une forte vulnérabilité aux chocs externes. Autrement dit, vouloir émettre une monnaie nationale n’est pas en soi une preuve de souveraineté si elle repose sur des fondations fragiles.
L’option de la monnaie régionale : un compromis pragmatique
Face à cette impasse, l’économiste oriente le débat vers une solution alternative : l’Eco, la future monnaie commune de la CEDEAO. Prévu pour 2027, ce projet vise à fédérer les économies ouest-africaines autour d’un espace monétaire unifié. L’idée est d’en tirer des bénéfices mutuels : suppression des frais de change, stimulation des échanges intra-régionaux, et renforcement de l’indépendance collective vis-à-vis des devises étrangères.
Mais cette ambition régionale suppose un haut degré de coordination entre États. Il faudra harmoniser les politiques budgétaires, aligner les critères de convergence, et instaurer des mécanismes de solidarité en cas de chocs asymétriques. Ces conditions rendent l’Eco plus complexe qu’il n’y paraît, mais aussi plus robuste à long terme que des initiatives nationales isolées.
Serigne Momar Seck insiste sur cette perspective comme un chemin de transition crédible. Plutôt que de se lancer seul dans une aventure risquée, le Sénégal pourrait s’appuyer sur une dynamique régionale pour renforcer progressivement sa capacité monétaire. Cela permettrait d’éviter les effets déstabilisants d’un basculement brutal, tout en gardant l’objectif de souveraineté en ligne de mire.




