Les délestages ont fait leur retour au Sénégal après plusieurs semaines de perturbations sur le réseau de la Senelec. Deux pannes majeures, une demande électrique élevée et la flambée des combustibles importés ont mis en lumière une fragilité persistante : le pays produit désormais des hydrocarbures, mais sa transition vers une électricité alimentée par son propre gaz reste inachevée.
Senelec : près de 300 MW affectés par deux pannes
La crise actuelle vient d’abord d’une accumulation d’incidents techniques. Selon le directeur général de la Senelec, Papa Toby Gaye, deux équipements importants du parc de production sont tombés en panne presque simultanément.
Le premier problème touche le dispositif FSRU associé au Karpowership. Une défaillance de la pompe surpresseur, qui sert à acheminer le gaz naturel liquéfié vers la centrale flottante, a rendu indisponibles environ 200 MW. Une autre avarie a touché une turbine de la centrale de West African Energy au Cap des Biches. Au total, la Senelec espère récupérer environ 300 MW après les réparations.
Ces incidents interviennent au pire moment. En août, la demande avait atteint environ 1 400 MW, contre 1 250 MW initialement anticipés, selon des données rapportées par la Senelec. Les fortes chaleurs de septembre maintiennent la consommation à un niveau élevé. Quand plusieurs centaines de mégawatts disparaissent simultanément, la marge disponible pour absorber la pointe devient très faible.
Les hydrocarbures importés pèsent toujours sur l’électricité
La panne des centrales n’explique pas tout. Le Sénégal reste exposé aux conditions internationales pour une partie importante des combustibles nécessaires à la production électrique.
Papa Toby Gaye évoque des difficultés logistiques d’acheminement du fioul et du gazole, mais aussi une forte hausse de leurs prix. Le gouvernement avait déjà relevé en août le prix du gasoil à 755 FCFA le litre après une hausse de 69 % des cours internationaux depuis le début de la crise au Moyen-Orient, selon la Primature.
La situation touche aussi le GNL. Le directeur général de la Senelec affirme que son prix d’achat est passé d’environ 13 à 29 dollars dans le contexte actuel. La hausse rejoint une tendance mondiale : Reuters rapportait mi-septembre des prix spot asiatiques proches de 26 dollars par million de BTU, soit environ 150 % de plus qu’en février.
Les contraintes logistiques ont même des effets techniques. Selon la Senelec, du gazole utilisé trop rapidement après livraison a contenu davantage d’impuretés, provoquant l’encrassement de filtres et de nouveaux arrêts de maintenance.
Le paradoxe d’un Sénégal désormais producteur de gaz
Le retour des délestages paraît d’autant plus paradoxal que le Sénégal est entré dans l’ère pétrolière et gazière. Le champ pétrolier de Sangomar produit déjà, tandis que Greater Tortue Ahmeyim, développé avec la Mauritanie, a fait du pays un producteur de GNL.
Mais disposer de ressources gazières ne signifie pas qu’elles alimentent immédiatement les centrales nationales. Les infrastructures nécessaires au « Gas to Power » — acheminement, traitement et raccordement du gaz aux centrales — doivent encore monter en puissance.
Le ministre de l’Énergie, El Hadji Abdourahmane Diouf, a déclaré à Reuters le 17 septembre que le gouvernement voulait justement accroître l’utilisation du gaz produit localement pour réduire la dépendance aux combustibles importés. L’objectif est aussi de diminuer le coût réel de l’électricité et la charge des subventions énergétiques.
Le développement de Yakaar-Teranga, désormais confié à Petrosen, fait partie des projets clés pour fournir davantage de gaz au marché intérieur. Cette solution reste toutefois structurelle et ne répond pas immédiatement aux pannes actuelles.
Un retour à la normale annoncé, mais une fragilité demeure
La Senelec assure que la crise devrait être temporaire. La pompe de remplacement du Karpowership est arrivée à Dakar, tandis que les inspections se poursuivent sur la turbine du Cap des Biches. Papa Toby Gaye avait annoncé un rétablissement progressif de l’offre « au plus tard à jeudi » ou, dans un scénario plus prudent, d’ici la fin de semaine.
Cette sortie de crise ne règle pourtant pas l’équation de fond. Tant que le système électrique dépendra fortement de combustibles importés et d’un nombre limité de grosses unités de production, une panne combinée à une flambée des prix internationaux pourra rapidement réduire les marges de sécurité.
La transition vers le gaz sénégalais doit précisément réduire cette vulnérabilité. Mais entre la production d’un gisement et l’électricité effectivement injectée dans le réseau national, les infrastructures restent le maillon décisif.




