Pour Aliyou Ahmadou, responsable de la stratégie réglementaire africaine de Taptap Send, protéger une monnaie africaine ne devrait pas passer par davantage de barrières, mais par une utilisation numérique plus simple et plus large. Son analyse intervient alors que l’Afrique subsaharienne reste la région la plus chère au monde pour recevoir des transferts internationaux.
Des transferts d’argent toujours très coûteux en Afrique
Envoyer de petites sommes vers l’Afrique subsaharienne reste particulièrement cher. Au troisième trimestre 2025, le coût moyen d’un transfert de 200 dollars atteignait 8,46 % dans la région, selon les données reprises par Forbes Afrique. À l’échelle mondiale, la moyenne se situait à 6,36 %.
Aliyou Ahmadou estime qu’une partie du problème se trouve dans l’environnement réglementaire. Le continent compte plus de 40 monnaies et de nombreux régulateurs. Or, contrairement à certains marchés intégrés, les entreprises de paiement ne disposent pas d’un véritable « passeport » réglementaire panafricain qui leur permettrait d’utiliser facilement un même agrément dans plusieurs pays.
Les prestataires doivent donc composer avec les règles propres à chaque marché, notamment en matière de licences, d’identification des clients et de contrôle des changes. Cette fragmentation peut augmenter les coûts de conformité et compliquer l’arrivée de nouveaux concurrents.
Aliyou Ahmadou défend une réglementation proportionnée au risque
Le responsable de Taptap Send remet également en question une approche uniforme des obligations de conformité. Les transferts familiaux de faible montant peuvent être soumis à des procédures lourdes alors que leur niveau de risque n’est pas nécessairement comparable à celui d’opérations financières plus importantes ou complexes.
Cette position rejoint une évolution récente du Groupe d’action financière (GAFI). L’organisme international a renforcé en 2025 son approche fondée sur les risques. Il encourage désormais explicitement des mesures simplifiées lorsque le risque de blanchiment ou de financement du terrorisme est faible, tout en maintenant des contrôles renforcés pour les situations plus sensibles.
L’enjeu consiste donc à trouver un équilibre. Des règles trop faibles peuvent faciliter les flux financiers illicites. À l’inverse, des exigences disproportionnées peuvent exclure certains utilisateurs du système financier réglementé et renchérir les petits transferts.
« La meilleure défense d’une monnaie » passerait par son utilité numérique
C’est dans cette logique qu’Aliyou Ahmadou défend une approche différente de la protection monétaire. « La meilleure défense d’une monnaie réside dans son utilité numérique, et non dans l’exclusion », affirme-t-il dans un entretien publié le 11 septembre par Forbes Afrique.
L’idée dépasse les seules applications de transfert d’argent. Une monnaie locale davantage utilisable pour les paiements numériques nationaux et transfrontaliers pourrait réduire la nécessité de passer systématiquement par une devise internationale intermédiaire.
Le développement du Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS) illustre déjà cette évolution. Ce système permet d’effectuer des paiements entre pays africains en monnaies locales, tandis que les opérations de compensation et de règlement sont gérées par son infrastructure. Les paiements peuvent être traités en quelques minutes, voire en quelques secondes selon les circuits.
Le PAPSS gagne du terrain en Afrique centrale
Cette question prend une dimension particulière en Afrique centrale. La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a officiellement rejoint le PAPSS en juillet 2026. L’institution monétaire représente les six pays de la CEMAC, dont le Cameroun, pays d’origine d’Aliyou Ahmadou.
L’objectif est notamment de faciliter les paiements entre la CEMAC et le reste du continent sans imposer systématiquement le passage par des monnaies internationales. En février, PAPSS avait également annoncé l’interconnexion avec Pesalink au Kenya. Plus de 80 participants de ce réseau peuvent ainsi être reliés aux plus de 160 banques participantes annoncées par PAPSS.
Ces infrastructures ne suppriment toutefois ni les règles de change ni les exigences de conformité décidées par les États et les banques centrales. Leur efficacité dépend aussi de leur adoption par les établissements financiers, de leur interopérabilité et de la disponibilité de liquidités suffisantes dans les différentes monnaies.
La réflexion d’Aliyou Ahmadou pose ainsi une question plus large. À mesure que les paiements se numérisent, la défense des monnaies africaines pourrait dépendre autant de leur facilité d’utilisation et de leur interconnexion que des restrictions imposées aux mouvements de capitaux.




